
CÍMLAP
Jean Bérenger
Les "Gravamina" remontrances des Diètes de Hongrie de 1655 a 1681
TABLE DES MATIÈRES, PRÉFACE
Table des matières
Victor-L. Tapie: Préface
Introduction
I. La nation hongroise
1. Le pluralisme linguistique en Hongrie
2. Société d'Ordres et noblesse hongroise
II. La Diète hongroise
1. La composition de la Diète
2. Le déroulement d'une session
III. Doléances de la Diète et droit d'Etat
1. L'administration de la guerre
2. La politique religieuse des Habsbourg
3. Place de la Hongrie dans la Monarchie autrichienne
CHAPITRE PREMIER - La Diète de 1655
Présentation
Gravamina (Doléances de 1655)
CHAPITRE II. - La Diète de 1659
Présentation
Gravamina (Doléances de 1659)
CHAPITRE III. - La Diète de 1662
Présentation
Gravamina (Doléances de 1662)
CHAPITRE IV. - La Diète de 1681
Présentation
Gravamina (Doléances de 1681)
BIBLIOGRAPHIE
INDEX DES NOMS DE PERSONNES
INDEX DES NOMS DE LIEUX
Préface
Dans mon séminaire, au Centre de Recherches sur la Civilisation de l'Europe
moderne (Sorbonne), fondé et dirigé par le Pr Roland Mousnier, nous avons
étudié, pendant plusieurs années, la question du droit d'Etal et de l'éveil
de la conscience nationale.
M. Jean Bérenger y apportait une collaboration d'autant plus efficace
que sa connaissance du hongrois lui permettait d'atteindre d'abord la
littérature historique en cette langue, puis, au cours de séjours
d'été en Hongrie, les sources elles-mêmes.
Ainsi s'est précisé le projet de cette édition de textes.
Une nouvelle problématique s'était, en effet, dégagée de notre
enquête. Trop longtemps, la conscience nationale sous la forme qu'elle
a prise au dix-neuvième siècle a été tenue pour valeur permanente
à travers l'histoire. Cette interprétation qu'explique en partie une
perspective idéologique, colorée par l'état des faits contemporains,
se révèle à l'analyse beaucoup trop simpliste. Elle a conduit
à de nombreux malentendus, d'autant plus qu'il est très difficile
aux Européens occidentaux de bien imaginer les conditions sociologiques du
monde agraire du dix-septième siècle en Europe centrale, là
où l'organisation seigneuriale s'était consolidée et où la noblesse
prenait à la Diète le rôle de défenseur des privilèges
politiques, fiscaux et religieux du pays contre les efforts de la dynastie pour
capter, au profit d'une politique d'ensemble, les ressources des royaumes
et duchés où s'exerçait son autorité.
La Maison d'Autriche tendait à faire surgir des pays particuliers qui
composaient le territoire de son allégeance la monarchie comme un tout
pour reprendre l'expression du Prince Eugène et plus tard, dans des
conditions économiques et juridiques différentes, l'Empire d'Autriche,
à la manière d'un Etal centralisé dont les pays d'Europe occidentale
lui fournissaient le modèle.
Etat, Nation, Nationalité ne sont pas des termes qu'on puisse confondre.
Pourtant cette confusion se produit souvent et on doit dire qu'elle
est d'autant plus excusable qu'elle a existé même dans la mentalité
collective des pays intéressés.
La dynastie (mais il faut entendre par là, non seulement les princes
régnants, pourvus de la dignité d'empereurs en Allemagne, ce qui a encore
compliqué les choses, mais bien davantage leurs services chargés de réunir
les ressources nécessaires à une politique étrangère de défense
contre le Turc (ou de conquête) incline à faire des territoires
où elle règne un Etat. Mais chaque pays, pourvu d'institutions a
lui, constitue un Etat historico-politique, qui refuse de sacrifier ses
privilèges, c'est-à-dire son indépendance de droit. Dans cet
Etat, la nation, comme l'écrit justement Jean Bérenger, c'est l'ensemble
des régnicoles, sans considération des différences entre les langues, la
religion, la hiérarchie sociale, la culture. Ensuite, de cet Etat
juridico-social et de cette nation, s'est distinguée, de plus en plus, la
nationalité, par une prise de conscience collective, dont l'usage d'une
langue devenait le signe majeur, mais qui impliquait aussi l'attachement au
territoire où cette langue était parlée, même si le territoire en
question ne formait pas une unité reconnue par les traités internationaux.
Or chaque groupe: dynastie, Etat, nation, nationalité, pour la
défense de ses intérêts spirituels, évoquait des arguments qui, de
leur nature, étaient difficiles à accepter par les autres groupes.
Si l'on observe le mode de penser de l'Europe occidentale au dix-neuvième
siècle, on voit bien que la nation s'y confond avec l'Etat et l'Etat
unifié dans ses lois et dans sa politique d'ensemble. La différence
s'établit malaisément dès lors entre nation et nationalité, car la
nationalité paraît une nation soumise et privée de droits anciens. Dans
la réalité, il s'agit plutôt d'une nation en devenir, mais profondément,
indissolublement liée au territoire où elle se développe.
Du point de vue des droits historiques, elle n'en a pas perdu,
puisqu'elle n'en possédait pas, mais, comme le disait Th. G. Masaryk,
il y a, en dehors du droit historique, le droit tout court et une
prise de conscience nationale en créait de nouveaux. Un cas très
caractéristique est, justement à l'intérieur du royaume de Hongrie,
celui des Slovaques, compliqué à le regarder du dehors, très
intelligible, si l'on en suit l'évolution de l'intérieur.
Enfin, la lutte des classes, l'évolution de la propriété féodale (ou
plutôt seigneuriale) vers la propriété individuelle, l'abolition du
servage et de la corvée ont tenu un grand rôle dans le développement
de cette histoire. Mais tout ramener à la lutte des classes est une
interprétation aussi factice que celle qui voulait connaître seulement
la reconquête de droits politiques, au-delà d'un asservissement
par les armes.
Donc, en tout cela, qu'est-ce que le droit d'Etat?
C'est l'affirmation et la défense d'un ensemble de privilèges, qui
forme une constitution écrite ou coutumière, contre les tentatives
d'unification ou d'absolutisme menées par la dynastie.
Au dix-septième siècle, la Hongrie a été, par excellence, le pays
où le droit d'Etat a été le mieux défendu et où il s'est maintenu
avec le plus de succès, puisque Léopold Ier a dû composer avec
lui et que, plus tard, lors du compromis de 1867, c'est bien lui qui a
triomphé et c'est par lui que le royaume de Hongrie a été reconstitué,
avec des institutions parlementaires modernes.
Toutefois, la Hongrie de 1867 faisait elle-même une concession au
droit d'Etat de la Croatie, qui obtenait un régime à part, tandis
que se posait un nouveau problème: celui des nationalités.
Le fait essentiel et qui justifie notre entreprise, c'est qu'au
dix-septième siècle, par l'intermédiaire des Diètes, la
nation hongroise, au sens juridique du terme, a pu sauvegarder le droit
d'Etat et continuer à discuter avec le souverain, au lieu d'en subir
la décision, comme la Bohême.
Les sessions de la Diète fournissaient aux « comitats »
l'occasion d'exposer leurs griefs contre leurs conditions de vie alors.
Les Gravamina offrent ainsi un moyen de dépasser les seules perspectives
politiques et de connaître les préoccupations de la population, même
dans ses couches inférieures. Il s'agit moins ici d'une revendication
sociale proprement dite, mais de perpétuelles réclamations sur des
points de détail, comme sur des conditions générales.
On se plaint surtout et avant tout des soldats, chefs et piétaille,
donc de cette armée impériale qui, sous le prétexte de défendre
l'ensemble, opprime par sa présence et ses méfaits la vie quotidienne
dans le royaume de Hongrie. On en appelle au roi contre l'empereur,
bien que ce soit la même personne physique, mais non la même
existence juridique. On réclame aussi contre la procédure, les limitations
au droit de marché, les abus des propriétaires nobles, non parce qu'ils
sont nobles (dans cet Etat et cette société d'Ordres, on ne met point
en cause le principe), mais parce qu'ils commettent des abus que les
lois du royaume doivent corriger. On voit aussi des propriétaires
nobles se plaindre des violences que les soldats font subir à leurs
paysans. Les textes d'apparence un peu aride et où les répétitions
mettent une monotonie qui est elle-même le signe d'une stagnation nous
renseignent, non moins que sur un affrontement politique d'importance
primordiale, sur la vie sociale et économique des habitants du royaume
de Hongrie, auxquels le droit d'Etat n'apporte point encore le moyen
de transformer leur condition, mais garantit une liberté d'expression
qui permet davantage aux historiens d'approcher de leurs problèmes.
C'est pourquoi la publication des Gravamina nous a paru une contribution
utile à l'histoire générale, y compris l'histoire sociale, du
dix-septième siècle européen.
Victor-L. Tapié,
Membre de l'Institut, Professeur honoraire à la Sorbonne