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Coline Ferrarato

Philosophie du logiciel

SOMMAIRE, INTRODUCTION


Sommaire


INTRODUCTION

I LA PHILOSOPHIE DE LA TECHNIQUE DE SIMONDON COMME PROGRAMME DE TRAVAIL
I.A Une philosophie de la technicité
  I.A.1 Le fonctionnalisme simondonien
  I.A.2 La question de la localisation de la technicité
  I.A.3 La question des représentants de la technicité
I.B La méthode simondonienne: au plus près de l'objet technique
  I.B.1 Les enjeux épistémologiques: une méthode inductive
  I.B.2 Etude de cas d'un exemple technologique
  I.B.3 Reproduire le geste simondonien
I.C Confronter la pensée de Simondon à l'informatique
  I.C.1 Etat des travaux sur Simondon et l'informatique
  I.C.2 Positionnement de l'étude

II ETUDE DE TECHNOLOGIE GÉNÉTIQUE: LE LOGICIEL EST-IL UN OBJET TECHNIQUE?
II.A Définition et problématisation de l'objet numérique
  II.A.1 L'objet technique pour Simondon
  II.A.2 Le navigateur, objet numérique représentatif du logiciel
II.B Construire le logiciel à partir de la marge d'indétermination
  II.B.1 La machine-ordinateur et la marge d'indétermination
  II.B.2 La complexification du code informatique
  II.B.3 Trois hypothèses concernant le statut du logiciel
II.C Les niveaux de technicité logiciels
  II.C.1 La genèse du navigateur
  II.C.2 L'élément, le milieu associé

III ETUDE PSYCHOSOCIALE DU LOGICIEL LIBRE
III.A Le problème de l'objet technique industriel
  III.A.1 La question de la commensurabilité de la technique
  III.A.2 La double aliénation des objets techniques industriels
  III.A.3 Sauver l'objet technique en le destituant
III.B La promesse d'ouverture du logiciel en tant qu'objet technique post-industriel
  III.B.1 Un système complexe
  III.B.2 Une configuration post-industrielle
  III.B.3 Le logiciel libre, garant de la technicité logicielle
III.C Bricoler l'objet technique numérique
  III.C.1 Enjeux et extension du concept de bricolage
  III.C.2 Le bricolage informatique

CONCLUSION
ANNEXES
GLOSSAIRE



Introduction

...

Notre époque est prise au piège d'un paradoxe majeur. Alors que la technicité numérique est éminemment pervasive et structure notre existence, la plupart d'entre nous sommes des «illettrés» du numérique. Il nous est impossible de démonter les machines que nous utilisons au quotidien, ou de comprendre les lignes de code de nos logiciels habituels. Soixante ans plus tard, le diagnostic de l'introduction du Mode d'existence des objets techniques est toujours d'actualité. Rédigé en 1958, l'ouvrage, thèse secondaire de l'auteur Gilbert Simondon, souhaitait «susciter une prise de conscience du sens des objets techniques». Une telle prise de conscience était rendue nécessaire suite au rejet des sphères culturelles face à la réalité technique. Simondon s'élève dans son introduction contre l'hypocrisie d'une culture qui, de plus en plus dépendante de la technique, la traite comme une «réalité étrangère». Tout le but de son ouvrage est de conférer une dignité ontologique aux objets techniques, afin de les réconcilier avec la culture. C'est, selon lui, un rôle qui incombe à la pensée philosophique. Pour ce faire, l'auteur déploie une approche particulière. Il s'intéresse aux machines en elles-mêmes, et tente d'établir leur mode d'existence en s'appuyant sur la biologie; il participe en cela d'un «axe naturaliste» qui le situe par rapport aux auteurs de son époque dans la continuité d'A. Leroi-Gourhan et de J. Laffitte. La philosophie de la technique de Simondon est avant tout fonctionnaliste: un objet est un objet technique s'il fonctionne. La particularité irréductible d'existence au monde d'un objet technique est son fonctionnement, qui se traduit par une genèse et un processus de concrétisation.

La mécanologie de Simondon est également un dialogue direct avec la cybernétique de Wiener - ce qui le rapproche des problématiques informatiques. Simondon n'a pas pensé ces dernières frontalement, même s'il avait conscience de leur développement. L'introduction du MEOT prend pour exemple les «machines à calculer», et le glossaire de ce dernier renvoie à une entrée "Basculeur" mentionnant le circuit Eccles-Jordan. Quelques autres réflexions englobant l'informatique apparaissent dans son oeuvre, mais sont peu nombreuses. Les ordinateurs auxquels fait allusion Simondon sont encore des machines à calculer assez peu connues du grand public: il s'agit de grands ensembles mécanographiques qui produisent des calculs. Pourtant, et ce dès l'introduction du MEOT, l'analyse des «machines à marge d'indétermination» laisse entendre que l'auteur a laissé des cadres conceptuels adéquats pour penser notre réalité technique contemporaine.

Cette étude se propose suivre les pistes laissées par Simondon pour penser une réalité technique qui nous est contemporaine. Puisque la culture continue de se poser en «système de défense contre les techniques», il faut adresser à notre époque les mêmes questions que celles que Simondon adressait à la société des années soixante. Que sont nos objets techniques? Répondre à une telle question impliquait de délimiter un périmètre précis dans la pensée de l'auteur: celui de sa philosophie de la technique. Impossible alors de ne pas prendre en compte l'histoire éditoriale mouvementée de l'oeuvre simondonienne. Il y a quelques années encore, on ne connaissait de la philosophie de Simondon que sa thèse secondaire, le Mode d'existence des objets techniques. Depuis une dizaine d'années cependant, le corpus simondonien s'est élargi de nouveaux textes, qui permettent une réévaluation globale de l'ouvre. De nouvelles correspondances peuvent ainsi être tracées pour éclairer la pensée du philosophe.

Nous avons fait le choix de nous appuyer sur deux ouvrage: le Mode d'existence des objets techniques et la Psychosociologie de la technicité. Notre corpus se situe dans cette perspective générale de relecture de l'ouvre à la lumière des «nouveaux» écrits - la PST est un cours qui n'est paru que récemment. Le dialogue de ces deux livres permettra de redéfinir la philosophie de la technique de Simondon, en l'élargissant à la méthode psychosociale. Notre hypothèse de départ est qu'ils forment un tout cohérent: par leurs échos théoriques et leur complémentarité, mais également par les aspects problématiques que leur mise en regard soulève.

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Reproduire le geste de Simondon impliquait de reproduire sa méthode, c'est-à-dire d'entretenir avec notre objet d'étude une proximité assez grande pour que ce dernier puisse informer et être informé par les catégories d'analyse du philosophe. Il nous fallait donc sélectionner un exemple qui puisse illustrer notre analyse du logiciel dans sa généralité. Nous avons choisi le navigateur web, en tant qu'il s'agit d'un logiciel complexe et central pour tout utilisateur du Web; c'est à la fois la technicité pointue et l'aspect nodal d'un tel objet numérique qui nous a incité à l'analyse. Nous avons opté pour le navigateur Mozilla Firefox car ce dernier est un logiciel libre: il nous était donc possible d'accéder à son code source et il présentait des formes de production technique intéressantes. Nous avons pris le parti de nous familiariser avec le fonctionnement de l'objet technique étudié par le biais de l'écriture du code et d'entretiens avec des programmeur·euse·s. Il nous fallait comprendre de l'intérieur le fonctionnement technique du logiciel (au prisme du navigateur web) de la même façon que Simondon étudiait les objets techniques de son époque. Dans un second temps, il s'agissait de faire émerger un tel savoir dans le discours réflexif de la philosophie, tout en le rendant accessible au plus grand nombre: à l'instar de Simondon, nous avons donc inséré des outils pédagogiques permettant à un public de non technicien·ne·s de comprendre les arguments techniques. Nous espérons ainsi que ce travail permettra à qui le lira de sensibiliser aux problématiques numériques tout en permettant une prise de recul critique et réflexive sur ce dernier. On pourra se référer, à la fin de l'ouvrage, à un glossaire des termes principaux, à une table des figures, ainsi qu'à une bibliographie thématique. Pour que ce travail soit crédible, il fallait que sa forme en exemplifie le fond; il fallait que l'injonction de l'étude concrète d'un objet et l'appel à la pédagogie soit doublés de leur réalisation effective.

...

Notre cheminement sera le suivant: effectuer de nouveau le geste de Simondon est un parti-pris risqué et demandait une fréquentation assidue de l'auteur, pour éviter de le détourner. Il nous faudra définir, par un commentaire précis, le double cadre de ce que nous nommons «philosophie de la technique de Simondon»: cadre conceptuel (philosophie de la technique génétique et psychosociale) et cadre méthodique (démonstration par l'exemple). Nous tenterons ensuite d'appliquer ce cadre à l'objet numérique que nous avons sélectionné - le logiciel (et l'exemple qui nous servira de fil rouge, le navigateur web), tant sur le plan de la technologie génétique (II) que sur celui de la psychosociologie (III).

Plutôt que de commenter l'auteur, nous avons décidé de reproduire son geste. Tout notre travail s'efforce de correspondre au programme sous-jacent de l'affirmation de Deforge, dans la postface du MEOT:

«Notre conclusion: rééditer Simondon c'est bien. Avoir beaucoup de Simondons ce serait encore mieux.»


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